L’histoire de la franc-maçonnerie a longtemps été tenue à l’écart des travaux académiques. Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, les récits disponibles reposaient sur des interprétations partisanes ou des légendes romantiques, incapables de distinguer clairement mythes maçonniques et faits historiques. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1960 qu’une structuration méthodologique a vu émerger la « maçonologie », avec la création de chaires universitaires, de centres de recherche et de cercles d’études en Espagne, en France et en Belgique, plaçant l’étude maçonnique sur un socle scientifique susceptible de contrôler ses sources et ses hypothèses.
Les origines de la maçonnerie remontent aux corporations de bâtisseurs du Moyen Âge, regroupant compagnons et apprentis autour de chantiers monumentaux tels que les cathédrales gothiques. Ces compagnonnages, structurés en loges pour entreposer outils et plans, ont progressivement élaboré un rituel oral fondé sur la géométrie et un lien symbolique avec des légendes bibliques. C’est de ce terreau opératif que serait née, à la fin du XVIIᵉ siècle en Grande-Bretagne, la maçonnerie « spéculative » détachée de toute pratique professionnelle, cherchant à transmettre par le rite une tradition philosophique et spirituelle visant l’évolution morale de ses membres.
Le passage de la maçonnerie opérative à la maçonnerie spéculative est souvent illustré par la réunion, le 24 juin 1717, de quatre loges londoniennes en une Grande Loge unique, marquant le point de départ d’une organisation centrale et l’adoption d’une Constitution rédigée en 1723 par James Anderson et Jean-Théophile Désaguliers. Cette « Constitution d’Anderson » codifiait croyances déistes et principes philanthropiques, excluant les athées et affirmant la foi en un « Grand Architecte de l’Univers », tout en s’inspirant de la « philosophie naturelle » de Newton. Dès lors, la « régularité » maçonnique prit forme, associant rites symboliques et sociabilité initiatique, qui séduisirent rapidement l’aristocratie et l’intelligentsia britanniques.
L’implantation sur le continent européen suivit de près cette structuration anglaise. En France, la légende jacobite évoque une loge fondée à Saint-Germain-en-Laye en 1688, sous le nom de « La Parfaite Égalité », avant l’installation, vers 1725–1732, d’une loge londonienne officielle dite « Saint-Thomas » rue des Boucheries à Paris. Reconnaissances de brevets par la Grande Loge de Londres et premières enquêtes policières illustrent les tensions entre secret maçonnique et pouvoir royal, tandis que l’adhésion d’Écossais, d’Anglais et d’Irlandais conférait une dimension cosmopolite à la maçonnerie naissante en France.

Sous l’Ancien Régime, la franc-maçonnerie française s’organisa autour du discours dit « de Ramsay » (1740), qui liait la tradition maçonnique aux chevaliers du Temple et proposait un idéal philanthropique et esthétique. La création, en 1773, du Grand Orient de France permit de résoudre les premières dissensions internes et d’affirmer une obédience à vocation universelle. Les loges se répandirent dans tout le royaume dès les années 1760, attirant noblesse, clergé et élites bourgeoises, et devinrent un lieu de sociabilité et de débats éclairés, en phase avec l’esprit des Lumières : respect de la tolérance, promotion du progrès moral et scientifique, et établissement d’un réseau d’entraide discrète mais influente dans la vie publique française.
La Révolution française modifia l’équilibre des forces intérieures, entraînant une réduction du nombre de loges actives en 1789, mais les maçons jouèrent un rôle notable dans la diffusion des idéaux républicains et philanthropiques. Au XIXᵉ siècle, la franc-maçonnerie se diversifia en obédiences distinctes, se politisa par moments et s’engagea dans de nombreuses causes sociales. À la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, certaines obédiences ouvrirent progressivement leurs travaux aux femmes, donnant naissance à des mouvements maçonniques mixtes et féminins qui contribuèrent à l’évolution des rites et des pratiques internes.
Au XXᵉ siècle, la franc-maçonnerie s’est affirmée comme un espace à la fois discret et international, présent sur tous les continents. Si son effectif mondial atteignait entre deux et quatre millions d’adhérents au début des années 2000, contre près de sept millions dans les décennies d’après-guerre, elle connaît depuis un lent déclin, particulièrement marqué dans le milieu anglo-américain. En France, la maçonnerie comptait plus de 175 000 membres en 2014, répartis parmi une vingtaine d’obédiences, témoignant d’une vitalité relative malgré les critiques émanant de certains courants religieux et nationalistes hostiles à son relativisme et son cosmopolitisme.
Aujourd’hui, la recherche historique sur la franc-maçonnerie s’appuie sur un corpus riche : manuscrits, archives d’obédiences, objets rituels et témoignages. Plutôt que d’opposer mythes et réalités, les historiens explorent désormais les réseaux socioculturels maçonniques, leur influence dans les mutations politiques et intellectuelles, et la manière dont les rites évoluent pour s’adapter aux environnements nationaux. Les études contemporaines, placées sous le signe de la rigueur documentaire et du dialogue interdisciplinaire, assurent une compréhension nuancée de ce phénomène complexe qu’est la franc-maçonnerie moderne… Pour en savoir plus téléchargez notre livre gratuitement.
